LES COLLECTIONS
DE MEUDON


Antoinette Le Normand-Romain
abatties
Abattis
Photo : A. Rzepka

Les sculptures conservées à Meudon, et en partie seulement exposées, constituent ce que l'on appelle un "fonds d'atelier", c'est-à-dire l'ensemble des esquisses, études, maquettes, variantes, modèles originaux, qui furent soigneusement préservés par l'artiste tout au long de son existence et, dans le cas de Rodin, donnés par lui à l'Etat français en 1916. La plupart sont en plâtre. Ce matériau, longtemps considéré comme peu noble et sans valeur, présente un intérêt primordial pour qui étudie la sculpture du XIXème siècle car la première étape conservée des oeuvres de cette période, la plus proche donc de la main du créateur, est généralement un plâtre.
Au XIXème siècle, la pratique de la taille directe s'étant perdue, le sculpteur est d'abord un modeleur : il cherche dans la terre glaise la première idée de sa composition ; il réalise son esquisse en travaillant des boulettes ou des colombins (bâtonnets) d'argile qu'il façonne à l'aide du pouce dont les empreintes sont parfois très visibles, comme le sont aussi les incisions dues au couteau ou à l'ébauchoir utilisés pour souligner certains effets. Il passe ensuite à la maquette ou au modèle, plus précis, montés sur des armatures intérieures mais qu'il faut envelopper de linges humides entre les séances de travail pour garder à la terre sa malléabilité.

Meudon
Vue intérieure du musée de Meudon
Photo : E. & P. Hesmerg

Celle-ci est en effet le grand avantage de la terre. Rien n'est plus facile que de modifier, retirer ou rajouter de la matière là où elle manque. Mais la glaise se conserve mal, à moins d'être cuite, et encore seules les esquisses de petites dimensions peuvent-elles se cuire sans risque. Dès que l'artiste est satisfait de son modèle, il en fait donc prendre une empreinte. Le modèle étant presque toujours détruit dans l'opération de moulage, le plâtre tiré du moule devient ainsi la première étape conservée. Le moulage à creux perdu ne permet d'obtenir qu'une seule épreuve car le moule doit être cassé pour que l'on puisse en extraire le plâtre dit alors plâtre original. Au contraire, le moulage à bon creux n'entraîne pas la destruction du moule : constitué de plusieurs éléments qui s'assemblent comme un puzzle, celui-ci peut être réutilisé maintes fois. Le réseau de fins bourrelets, les coutures, que l'on observe à la surface de nombreux plâtres, correspond à la jonction des différentes pièces, et permet de reconnaître les épreuves issues de ce type de moules très largement employés par Rodin. Le travail de moulage demande une extrême habileté, autant en ce qui concerne la prise d'empreinte que pour le tirage d'une épreuve : il faut savoir que dans le cas de grands modèles, comme par exemple le
Monument à Victor Hugo, le moule comprend en fait quarante-six éléments eux-mêmes constitués d'une infinité de pièces. Chaque fragment est donc réalisé séparément, le montage du modèle se faisant en dernier lieu, et non sans risque car il faut bien évidemment que les plans de coupe joignent parfaitement et que les profils se raccordent sans décalage.
Rodin est l'un des derniers sculpteurs à avoir été assisté d'un atelier dans lequel les tâches étaient réparties selon les capacités de chacun. S'il confiait parfois aux meilleurs de ses élèves l'exécution de certaines parties de ses sculptures, les extrémités en particulier, une place plus importante encore était donnée aux mouleurs -Eugène Guioché, Paul Cruet et bien d'autres. Plus encore que la terre, Rodin aimait travailler le plâtre, et ce goût, très nouveau à l'époque, s'est confirmé au fur et à mesure qu'il avançait dans sa carrière. Il faisait donc réaliser une série d'épreuves, en plâtre ou parfois en terre, car celle-ci se prête aussi aux procédés de moulages, de chaque oeuvre sortie de ses mains. Tout en gardant le témoignage de chaque phase de son travail, il disposait de cette façon de plâtres qu'il pouvait, à sa guise, modifier, transformer, ou assembler à d'autres. Certains portent des indications au crayon, d'autres ont été repris à la plastiline ou au plâtre direct, ou encore agrémentés d'un élément étranger (branche de végétation, tissu, cf. l'
Assemblage de deux Eve et de la Femme accroupie), et dans la plupart des cas les coutures sont restées bien visibles, ce qui aide à repérer les oeuvres qui sortent d'un même moule.

S184
Assemblage : deux figures d'Eve et la Femme accroupie
vers 1905 - 1907
96,5 x 55 x 36,5 cm
S.184
Photo : E. & P. Hesmerg

La série des Clemenceau comporte ainsi une trentaine de bustes différents, Rodin repartant à chaque séance d'un plâtre vierge. Il n'avait "la superstition ni du bronze, ni du marbre, a noté Chéruy, l'un de ses secrétaires. Intéressé seulement par la forme et le modelé, il préférait le plâtre et, dans son "musée" avait soin d'y garder seulement des moulages frais qui lui causaient naturellement des frais considérables... Trois mouleurs employés constamment... Son seul regret était que le plâtre était salissant et fragile. -Quel bonheur, me disait-il un jour, si l'on pouvait inventer un plâtre incassable" (arch. musée Rodin). Rodin n'avait pas non plus la superstition de l'"original". Pour lui une épreuve en valait une autre, et un plâtre sale ou endommagé ne méritait que d'être détruit -et renouvelé. En conséquence il gardait soigneusement ses moules et le musée, conscient de leur valeur, en a pris grand soin à son tour et les complète d'ailleurs au fur et à mesure. Ainsi, lorsqu'est décidée l'édition d'un nouveau "sujet", commence-t-on par réaliser dans le moule ancien une épreuve que l'on pourra envoyer sans crainte à la fonderie où elle subira le traitement indispensable à la préparation de la fonte : elle sera enduite d'un agent de démoulage, de couleur généralement foncée, et coupée, avant d'être à nouveau moulée. Cette pratique permet de préserver les plâtres anciens, évidemment plus précieux à nos yeux puisqu'ils ont été réalisés du vivant de Rodin, tout en assurant une fidélité absolue à l'original.
Matériau de travail, le plâtre ne correspond en principe qu'à une étape préliminaire et conduit soit à un bronze, soit à un marbre. De même que le bronze est confié à un fondeur, le marbre est exécuté par un praticien, souvent sculpteur lui-même et parfois appelé à faire carrière (Bourdelle, Despiau, Pompon...). Certains des plâtres présentés (le
Rêve, vitrine 2) ont servi à la réalisation de marbres et portent encore les repères, points de basement et petites croix au crayon, grâce auxquels le praticien fait peu à peu émerger du bloc de marbre la forme choisie. Toutefois, contrairement à la démarche traditionnelle qui veut qu'un marbre soit la copie fidèle d'un modèle parfaitement achevé, Rodin agit avec une immense liberté passant directement des petits plâtres aux marbres définitifs. Les maquettes apparaissent ainsi comme de simples indications, servant de point de départ au travail des metteurs au point et des praticiens, travail étroitement surveillé par l'artiste.

abatties
Abattis
Photo : A. Rzepka
 

A Meudon, les grandes pièces sont exposées au centre du musée sur une estrade inspirée de celle que l'on voit sur des photographies anciennes tandis que les petites sont disposées dans les six vitrines placées entre les fenêtres par lesquelles la lumière entre à flots.
De tous ces plâtres le plus spectaculaire est celui de la
Porte de l'Enfer qui est celui sur lequel Rodin travailla tout au long de sa carrière, celui qu'il garda constamment près de lui, au Dépôt des marbres puis à Meudon. C'est ce plâtre, dont les petits groupes avaient été démontés pendant l'hiver 1899-1900 afin qu'il puisse être transporté, qui fut exposé en 1900. En effet Rodin ne remit jamais les figures à leur place d'origine. Il avait désormais dépassé le principe du relief illusionniste et parfaitement défini, hérité de la Renaissance italienne, pour s'attacher à la recherche d'un espace immatériel, certes suggéré par les cercles de l'Enfer de Dante, mais propre surtout à accueillir les rêves les plus tumultueux de ses contemporains.
Les deux vitrines placées de part et d'autre de la
Porte montrent certains des groupes détachés des vantaux. Ils portent des repères qui permettraient de les remettre en place.

Ph823
Pierre Choumoff
Rodin et Henriette Coltat assis devant la Porte de l'Enfer
épreuve gélatinoargentique
22,8 x 17,3 cm
Ph. 823


LES PROCEDÉS DE CREATION

Les oeuvres présentées dans le vitrines permettent de se pencher sur les procédés de création de Rodin.


Assemblages

" ...des parties de corps différents qui, par une nécessité intérieure, adhèrent les unes aux autres, se rangent pour lui (Rodin) d'elles-mêmes en un organisme. Une main qui se pose sur l'épaule ou la cuisse d'un autre corps n'appartient plus tout à fait à celui d'où elle est venue : elle et l'objet qu'elle touche ou empoigne, forment ensemble une nouvelle choses, une chose de plus qui n'a pas de nom et n'appartient à personne ; et il est question à présent de cette chose particulière et qui a ses limites définies.
Cette découverte est à l'origine de la manière de grouper les formes, chez Rodin ; ainsi s'explique que les figures soient liées les unes aux autres d'une façon aussi inouïe, que les formes tiennent ensemble, ne se lâchent à aucun prix " (R. M. Rilke,
Auguste Rodin, 1928).
L'assemblage sous toutes ses formes est pour Rodin un moyen de création sans limite et sans fin. Il peut à sa guise articuler et désarticuler, démonter et remonter, disposer sans contrainte des figures aux gestes souvent repris et inattendus, montages par lesquels ses réalisations échappent aux lois traditionnelles de la pesanteur. Des bases se soulèvent, des figures se renversent défiant sans cesse l'ordonnance légitime des choses et leur agencement dans l'espace.
Les sujets présentés à Meudon dans la vitrine 2, parmi lesquels on peut reconnaître l'
Eternelle Idole, les figures de la Damnée, la Douleur, la Méditation et la Centauresse, en sont de véritables démonstrations : l'Eternelle Idole, 1889, fait partie des nombreux sujets réalisés dans les années 1880 sur le thème du couple en lien avec le travail sur la Porte de l'Enfer, et fut exécutée en plusieurs dimensions. Le petit groupe, l'étude, la reprise du personnage féminin isolé ou accompagné d'une petite branche de buis, l'assemblage du nu masculin avec un nu féminin penché, sont autant de variations dans lesquelles on peut reconnaître les figures du groupe initial présentées dans un contexte inédit.

S2154
La Voix intérieure
vers 1895?
58,8 x 26,7 x 24,8 cm
S.2154
plâtre
Photo : A. Rzepka

La figure de Damnée, réalisée en liaison avec la
Porte de l'Enfer, vers 1882-1885, fut souvent reprise par Rodin. Elle apparaît ainsi dans diverses attitudes : tantôt elle enveloppe d'un geste protecteur une petite femme accroupie ou les figures d'Adam et Eve qui ne sont autres que l'homme et le femme de l'Eternelle Idole (la Création) ; tantôt on la trouve renversée sur le dos à côté d'un nu féminin debout ou sur le côté évoquant un triton à la poursuite d'une sirène. Et c'est encore elle qui enserre une faunesse de son bras droit dans le Désir, semble entraîner vers l'arrière un vieillard debout, s’élever dans les airs dans la Prophétesse ou s'échapper d'un panneau accompagné d'un nu féminin.
Exécuté vers 1905 et acquis par August Thyssen le
Rêve fut traduit en marbre à partir d'une petite maquette en plâtre sur laquelle les points de repère sont restés visibles. Il s'agit en fait de l'assemblage réalisé vers 1899 de deux figures préexistantes, la Douleur n°1 présentée à l'horizontale face contre terre, et d'une figure de Femme allongée, ici pourvue d'ailes et renversée, venant effleurer de son léger souffle la figure endormie. Modelée pour la Porte de l'Enfer, la Douleur est visible en haut du vantail droit où elle est présentée à la verticale.
La
Méditation réalisée elle aussi pour la Porte de l'Enfer (tympan) fut ensuite réutilisée dans le Monument à Victor Hugo. On l'y reconnaît, sous le nom de Voix intérieure, dans les maquettes du monument exposées sur l'estrade.
La
Centauresse, datée de 1889, d'abord appelé l'Ame et le Corps, est constituée de l'assemblage du corps du cheval du Monument au général Lynch, 1886, et d'un torse féminin aux bras tendus. Rodin reprit ce torse isolé en lui ajoutant un bras droit ou en le plaçant à l'horizontale sur les bras du Minotaure.
Deux oeuvres présentées isolément sous cloche, hors de la vitrine, viennent enrichir cet aspect si novateur de l'art de Rodin ; il s'agit du groupe composé de deux
Eve (1881) et de la Femme accroupie (1882), réunies en une même composition appuyée à un panneau de plâtre auquel une branche a été fixée. Les Sources taries, ces "deux vieilles femmes dans une grotte, (ces) femmes aux mamelles desséchées, qui n'ont plus de sexe" (Journal des Goncourt, 3 juillet 1889) furent présentées à Paris en 1889 lors de l'exposition Monet-Rodin. On peut reconnaître Celle qui fut la belle Heaulmière (1885) reprise ici de face et de dos.


Nus féminins

Adorateur de la femme, Rodin a fait du corps féminin le thème principal de son oeuvre la plus intime. "Le corps est un moulage où s'impriment les passions", disait-il à Judith Cladel. De même qu'il notait rapidement les poses des modèles circulant librement dans l'atelier, il modelait en terre de nombreux fragments du corps féminin.
Il supprimait en effet de ses oeuvres tout ce qui n'était pas strictement nécessaire à leur expression. Privé de tête - car les traits concentraient l'attention au détriment du corps - de bras ou de jambes, le torse devient le foyer d'une énergie créatrice, source et origine de la vie (
Nu féminin agenouillé en torsion). Plusieurs petits torses féminins assis sont en fait des variantes réalisées à partir d'un même modèle : le petit torse féminin, que l'on retrouve sans tête dans le moulage de la main de Rodin, est issu d'un groupe appelé Aurore et Tithon. Agrandi et coupé aux cuisses, il fut placé par Rodin sur deux pointes de plâtre reposant sur une petite planche de bois en un effet totalement inédit. Le petit torse dit B est animé d'une torsion qui le distingue du précédent.

Anon.
Aurore
papier albuminé
10,5 x 13,6 cm
Ph. 1049
Ph1049/1056
Anon.
Aurore
papier albuminé
10,6 x 13,5 cm
Ph. 1056

Rodin n'hésitait pas à reprendre ses oeuvres, même les plus abouties : exécutée à l'origine pour servir de décor à une pièce tirée du roman
Aphrodite de Pierre Louys qui fut présentée au théâtre de la Renaissance en mars 1914, la figure du même nom fut mutilée, ses bras coupés, en 1913. Le même petit nu féminin accroupi est tantôt accompagné d'une branche de houx, tantôt trempé dans un lait de plâtre qui en estompe les formes et placé dans une coupe, tantôt encore multiplié par trois. Après avoir supprimé la tête et les pieds du nu dit l'Aube, Rodin obtint un torse libéré de toute attache et pourvu d'une très grande mobilité : le sculpteur n'hésita pas alors à le faire s'échapper d'un vase antique de sa propre collection. Les "petites âmes florales que vous avez fait surgir des vases antiques" (Rilke à Rodin, Capri, 8 mars 1908) constituent des exemples particulièrement séduisants du travail de Rodin. Les innombrables possibilités d'agencement des formes sont illustrées par une série de variations à partir de la Sphinge. Cette petite figure, dont il existe des variantes, tête penchée en avant ou tournée de côté et connue sous le nom de Nymphe accroupie, se retrouve également sur une colonnette avec laquelle elle fait corps.

S2478 Ce montage a été sans doute réalisé par Rodin pour la grande rétrospective de son oeuvre au Pavillon de l'Alma en 1900. Placée dans une coupe antique hors de laquelle s'échappe une masse de plâtre évoquant l'eau débordant d'une vasque, la même figure devient la Petite Fée des eaux (maquette et marbre exposés à Paris).

La Sphinge sur colonne, vers 1900?
91,5 x 15,5 x 23 cm
S. 2478
plâtre
Photo : A. Rzepka

Les
Mouvements de danse (exposés à l'hôtel Biron) constituent un ensemble un peu à part. Ces petites oeuvres très libres, réalisées vers 1910 -la date même de leur réalisation est des plus incertaines- n'ont jamais été exposées du vivant de Rodin. Il s'intéressa particulièrement aux formes de danse les plus modernes, telle que la pratiquèrent Loïe Fuller, Isadora Duncan, Nijinski ou les interprètes du French Cancan. Les danseuses cambodgiennes, qu'il eût l'occasion de voir à Marseille lors de l'exposition coloniale de 1906 furent également pour lui source d'inspiration.


Mains ; abattis

Il y a chez Rodin un langage de base à partir duquel il élabora toute sa sculpture et qui est un moyen privilégié pour appréhender son oeuvre. Les "abattis", ainsi qu'il appelait les séries de petites têtes, bras, pieds, mains et jambes, font partie de ces éléments de construction.
Ces petits éléments, précieusement gardés, moulés en série selon les besoins du sculpteur, constituaient un répertoire de formes dans lequel il puisait sans cesse pour compléter ses figures fragmentaires, élaborer des variantes à partir d'oeuvres préexistantes ou créer de nouvelles compositions inédites. La présentation d'une sélection de ces abattis nous permet donc de plonger au plus intime de l'oeuvre de Rodin.
"De petites choses, rapporta Sir Gerald Kelly, mi-grandeur, et il n'en jetait jamais une seule... Elles étaient rangées dans des tiroirs plats... qu'il fallait ouvrir avec beaucoup de précaution pour qu'ils ne se coincent pas et il y avait là toutes ces mains minuscules que j'aimais tant regarder. Et il (Rodin) me les montrait et nous en prenions une ou deux qui étaient particulièrement réussies et je me le rappelle avec une petite main dans chacune des siennes, me disant avec un grand sourire : "Ce qu'elles sont bonnes!".
Parmi les nombreuses mains réalisées, on peut distinguer les études pour des figures déterminées et, d'autre part, celles qui ont été conçues comme des oeuvres autonomes. Rodin faisait souvent appel à des praticiens pour les études des mains et pieds de ses figures et c'est ce type de travail qu'il confia sans doute à Camille Claudel pour les
Bourgeois de Calais. Il ne s'agit pas là d'un travail secondaire. Rodin lui même insistait sur la nécessité de réaliser "des grands pieds" pour donner leur assise et leur stature à ses figures. De la même manière, le sculpteur attribuait aux mains une importance particulière, à la fois plastique et symbolique, donnant toute son ampleur au geste évoqué.
" Il appartient à l'artiste de faire avec beaucoup de choses, une autre, unique, et de la plus petite partie d'une chose, un monde. Il y a dans l'oeuvre de Rodin des mains, des mains indépendantes et petites qui, sans appartenir à aucun corps, sont vivantes. Des mains qui se dressent, irritées et mauvaises, des mains qui semblent aboyer avec leurs cinq doigts hérissés, comme les cinq gorges d'un chien d'enfer. Des mains qui marchent, qui dorment, et des mains qui s'éveillent ..." (R. M. Rilke,
Auguste Rodin, 1928).

Ph176
Anon.
Rodin installant le plâtre d'une Main crispée et Figure implorante
1906
épreuve gélatinoargentique
16,7 x 11,7 cm
Ph. 176

Conçues comme oeuvres à part entière -
Main de pianiste, Main crispée droite et gauche, réalisée en petit et grand modèle - ces oeuvres ont une valeur unique et indépendante.
De très nombreuses petites études et esquisses réalisées en plâtre et terre cuite viennent compléter cet ensemble. Il s'agit de variations par lesquelles Rodin exploitait au maximum les possibilités d'expression de la main. Plusieurs d'entre elles, atteintes de maladies, présentent des déformations importantes.
Qu'il s'agisse d'études ou d'oeuvres à part entières, les mains qu'il avait modelées ont été reprises par Rodin pour élaborer de nouvelles compositions : c'est dans la main de Pierre de Wissant, l'un des Bourgeois de Calais, qu'il plaça un groupe représentant l'homme et la femme pour évoquer la
Main de Dieu (1902, marbre exposé à Paris) ; suivant le même principe, un nu féminin est posé dans la Main de pianiste retournée. Ailleurs deux mains sont réunies (Etude pour le Secret), dans un souci d'abord plastique. Certains de ces assemblages prirent alors une nouvelle signification allégorique ou symbolique (Main du diable, 1903 ; Mains d'amants, 1904 ; la Cathédrale, 1908 ; le Secret, 1909, marbres et pierre exposés à Paris). Tout ce travail créateur est évoqué, et comme résumé, par le moulage de la main de Rodin réalisé quelques semaines avant sa mort, dans lequel fut placé une épreuve du même petit torse féminin présenté dans la vitrine voisine.



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