Rodin, sculpteur dans la Troisième République

La Troisième République voit le jour le 4 septembre 1870 dans un contexte plutôt chaotique (défaite de Napoléon III contre la Prusse à Sedan, puis l’année suivante Commune de Paris réprimée dans le sang, opposition parlementaire entre monarchistes et républicains...). Elle sera cependant, jusqu’en 1940, le régime politique le plus durable en France depuis la Révolution. Rodin, dont les débuts coïncident avec ceux de cette république jeune et agitée, y fera toute sa carrière, tantôt usant des possibilités qui lui sont favorables par l’intermédiaire de ses relations et soutiens, tantôt subissant les revers liés aux partis pris esthétiques et politiques de ses détracteurs. Il vit cependant de loin les grands bouleversements que connaît la France, car il est en 1871 à Bruxelles où il a suivi Carrier-Belleuse, et ne revient définitivement à Paris qu’en 1877, alors que la République s’est quelque peu stabilisée.

La carrière de Rodin, à ses débuts, est largement tournée vers le désir de reconnaissance de la part du jury du Salon. Le premier Salon de la Troisième République se tient en 1872. C’est un moment particulier car la sculpture connaît un engouement équivalent à celui dont bénéficie la peinture : "Les sculpteurs, plus que jamais, maintiennent, avec énergie, l’honneur de l’art français." (Georges Lafenestre, "Salon de 1872", Revue de France, 30 juin 1872)

"L’art du sculpteur attire, parce qu’il est tout à la fois l’art le plus élevé et le plus populaire (...). L’œuvre peinte est entièrement de convention ; l’œuvre sculptée se rapproche de la nature (...). Elle est vraiment un exemplaire de l’homme. Elle vit et palpite comme lui." (Henry Jouin, La sculpture au Salon de 1873, Paris 1894) En 1872, Rodin n’y présente toutefois aucune œuvre. Mais au cours des années suivantes, la sculpture de Rodin, même si elle fait souvent débat, bénéficie de ce contexte de réception publique et critique favorable à la sculpture. Comme la majorité des sculpteurs de sa génération, Rodin tire également parti du contexte de reconstruction urbaine initié par les travaux du Baron Hausmann, et obtient des chantiers de sculpture décorative, d’abord en tant qu’assistant de Carrier-Belleuse, puis pour son propre compte.

Défaite et résistance

 

Les premières œuvres importantes et les projets de Rodin pour des commandes monumentales sont encore marquées, dans les années 1870-80, par le souvenir de la guerre et de la défaite. Les valeurs de résistance et d’héroïsme sont assez présentes dans les sujets des œuvres des années 1870-1880. Au premier rang de celles-ci, figure Le Vaincu (connu aujourd’hui sous le titre L’Âge d’Airain). C’est probablement après s’être entretenu en 1877 avec un critique belge du nom de Rousseau, favorable à son œuvre, que Rodin décide de baptiser la figure pour laquelle on l’accuse déjà de surmoulage du titre de Vaincu. La figure n’est en effet pas facile à comprendre car elle est rendue très abstraite par l’absence des attributs traditionnels. Un tel titre permettait de rendre l’œuvre immédiatement compréhensible - du moins Rodin l’espérait-il - pour les Français qui, dans leur grande majorité, se sentaient vaincus. Mais face à l’incompréhension du public belge, Rodin décide de changer le titre et choisit L’Âge d’Airain lorsque l’œuvre est présentée à Paris au Salon de 1877.

En 1978, le conseil général du département de Seine ouvre un concours pour un monument commémorant la résistance héroïque des Parisiens face à la Prusse en 1870. La maquette de Rodin, La Défense ou L’Appel aux Armes, dynamique et très expressive, inspirée par Michel-Ange et La Marseillaise de Rude, met l’accent sur la colère et l’énergie de la figure allégorique. Elle n’est pas retenue par le jury, mais sera agrandie au double de sa taille en 1919 et offerte par un comité hollandais à la ville de Verdun.

La thématique guerrière revient en 1879 lorsque Rodin participe au concours pour un Monument à la République pour la mairie du XIIIe arrondissement de Paris. Son Buste de Bellone est lui aussi refusé car son expression farouche et maussade ne correspond pas à la représentation souhaitée par l’état : elle fait encore trop penser au climat revanchard après la défaite de 1870. Même le Monument aux Bourgeois de Calais, avec son expression pathétique d’un héroïsme résigné, peut être compris dans cette double perspective de la défaite et de la résistance.

Un réseau de soutiens influents

 

Rodin bénéficie du soutien de personnalités influentes au sein de l’administration de l’état, et qui fréquentent pour la plupart le salon que Juliette Adam réunit chez elle tous les mercredis soir : Edmond Bazire, journaliste à L’Intransigeant, proche des milieux politiques républicains, est celui qui introduit Rodin dans le cercle de Juliette Adam en février 1883. Il lui présente Henri Rochefort et œuvre en sa faveur pour lui faciliter l’entrée chez Victor Hugo et faire son portrait. Henri Rochefort, qui a quitté son poste de sous-inspecteur aux Beaux-Arts pour se consacrer au journalisme. Son journal, L’Intransigeant, est un véritable organe de défense de Rodin, jusqu’au scandale du Balzac, qui voit Rochefort s’affirmer en anti-dreyfusard convaincu. Edouard Lockroy, élu à l’Assemblée Nationale en 1871, communard, défenseur des artistes et proche de Victor Hugo, devient Ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts et commande à Rodin Le Baiser et, officieusement, le Victor Hugo destiné au Panthéon. Eugène Spüller, Ministre de l’Instruction Publique en 1887, dont Rodin a réalisé le buste, nomme le sculpteur Chevalier de la Légion d’Honneur. En 1892, il est élevé au rang d’Officier. Edmond Turquet, sous-secrétaire d’état aux Beaux-Arts en 1880, fait acheter un bronze du Saint Jean-Baptiste et appuie le sculpteur des des commandes aussi bien en France qu’à l’étranger. Il est surtout l’homme par lequel Rodin reçoit la commande qui va provoquer un changement déterminant dans sa carrière artistique : celle de La Porte de l’Enfer, destinée à orner un Musée des Arts Décoratifs que l’on projette alors d’ériger à la place de la Cour des Comptes incendiée durant la Commune.

S’il est homme de réseaux, Rodin commet parfois des erreurs. La plus lourde concerne l’affaire Dreyfus (1894-1906). Plaçant son art bien au-dessus de toute considération politique, Rodin croit qu’il peut, en dépit de sa notoriété et des sollicitations du milieu artistique et intellectuel, s’affranchir d’une prise de position. Il ne s’engage pas auprès de nombre de ses amis artistes et intellectuels, au premier rang desquels Emile Zola (1898, "J’accuse !"), en faveur du soldat accusé à tort. Cette réserve de la part de Rodin qui, soucieux de préserver ses intérêts auprès d’éventuels commanditaires, s’accomode de l’antisémitisme ambiant, laissera des traces dans ses relations ultérieures avec les intellectuels de l’époque.

Exaltation des valeurs et des figures de la République

 

À partir du milieu du siècle, dans la dynamique de la Révolution Industrielle, se développe une iconographie du monde du travail, marquée par l’héroïsation de la force productive pensée comme génératrice du bien-être collectif. C’est dans ce contexte et dans la perspective de l’Exposition Universelle de 1900 que l’inspecteur général des beaux-arts Armand Dayot lance dès 1898 le projet d’une Apothéose du Travail, en l’occurrence un monument à la gloire du travail humain. Le projet doit réunir les plus grands artistes de l’époque : Jules Desbois, Dalou, Falguière, Camille Claudel, Jean Baffier, Théodore Rivière, Constantin Meunier, et bien entendu Rodin. Ce dernier, chargé de la direction du projet, conçoit la maquette d’une Tour du Travail (1898-1899) munie d’un escalier hélicoidal permettant de suivre le déroulement d’une vaste frise sculptée retraçant l’histoire du travail. Toutefois, le projet ne reçoit pas le soutien du gouvernement, et la commande n’est jamais officiellement passée.

Le Penseur est sans doute l’œuvre de Rodin qui sucite le plus d’intérêt de la part des socialistes, qui admire cette expression d’un "intellectualisme susceptible de donner au monde des impulsions formidables" ("Le Salon de la SNBA", Le Siècle, 16 avril 1904). À l’initiative de Gabriel Mourey, directeur de la revue Les Arts de la Vie, un comité de patronage d’une souscription internationale est constitué afin d’offrir un bronze du Penseur au Peuple de Paris et de l’installer sur une place de la capitale. Le projet reçoit le soutien de presque tout ce que la modernité compte de représentants, de mécènes (le Baron Vitta et Maurice Fenaille) ainsi que de politiques influents (parmi lesquels on retrouve Edmond Turquet). Rodin suggère que Le Penseur soit installé dans le quartier de son enfance, devant le Panthéon. Après de multiples péripéties dues notamment au refus de la Ville de Paris de placer l’œuvre sur les terrains lui appartenant, le monument est inauguré le 21 avril 1906 par Dujardin-Beaumetz, sous–secrétaire d’état aux Beaux-Arts.

 

L’exaltation des valeurs de la République passe aussi par la représentation des portraits de ses hommes les plus illustres. Rodin est ainsi, en 1883, le portraitiste de Victor Hugo. L’année suivante, il fait le portrait d’Henri Rochefort, alors figure de la résistance et de l’opposition à l’empire comme à la monarchie, et dont l’évasion du bagne, auquel il avait été condamné pour sa participation à la Commune, en avait fait une fameuse figure populaire.

À la suite d’une commande du gouvernement argentin, Rodin réalise également en 1911-1913 le portrait de Georges Clémenceau, Président du Conseil depuis 1906. Lié aux artistes de son temps, comme Renoir et Monet, il est aussi une connaissance de Rodin. Ce dernier explore les traits de son modèle en réalisant plus d’une dizaine d’études. Pourtant, le buste n’a pas l’heur de plaire à son modèle, qui lui trouve l’air d’un "vieux grognard", et refuse de le voir présenté au Salon de 1914.

On le voit bien, il existe un fort contraste entre l’image d’un Rodin dépeint comme un génie indépendant, solitaire et sans concession, telle qu’elle est présente dans la littérature sur l’artiste, de Camille Mauclair à Ruth Butler, et le caractère officiel de la carrière menée par le sculpteur, recherchant constamment l’obtention de commandes importantes, friand de distinctions et d’honneurs (prix, médailles, etc.). De fait, Rodin a sans doute été le sculpteur le plus choyé par les instances officielles, qui lui ont attribué sans limite de durée deux ateliers rue de l’Université, confié des commandes qui, bien que payées, n’ont fréquemment pas été livrées (ou alors tardivement), bien que Rodin aie chaque fois multiplié les recherches et les projets. La donation de l’ensemble de son fonds d’atelier et la création du musée montre que Rodin s’est toutefois montré soucieux d’offrir au public, pour la postérité, un ensemble conséquent de ses œuvres.

Bibliographie

 

  • - Rose-Marie Martinez, Rodin, L’artiste face à l’état, Séguier, Paris 1993
  • - Butler, Judith, Rodin. La Solitude du Génie, Gallimard/ Musée Rodin, Paris, 1998
  • - Alain Beausire, Quand Rodin exposait, édition du Musée Rodin, Paris, 1988
  • - Bertrand Tillier, Les artistes et l’Affaire Dreyfus (1898-1908), Champ Vallon, 2009