Introduction
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Introduction
À partir de 1890, Rodin réalise, de façon indépendante de ses sculptures, des dessins qu’il exécute d’après le modèle vivant. Puis en 1896, il entame une véritable carrière de dessinateur, s’adonnant quotidiennement à des dessins de nus. Il les fait figurer en nombre dans les expositions qu’il organise à partir de la fin du siècle dans les capitales européennes. En 1903 à Berlin, puis en 1907 à Paris, il expose plus de trois cents dessins, démontrant ainsi de façon retentissante l’importance que recouvre pour lui sa pratique de dessinateur. « C’est bien simple, mes dessins sont la clef de mon oeuvre », confie-t-il au journaliste René Benjamin en 1910. La passion du sculpteur pour le dessin d’après modèle vivant aboutit à une moisson d’environ 6 000 feuillets, parmi lesquels 4 300 sont rassemblés au musée Rodin grâce à la donation de l’artiste à l’État en 1916. Le projet de cette exposition est de présenter par chapitres un corpus rétrospectif et représentatif de cette exceptionnelle collection pour les années 1890-1917 et de rendre sensible la liberté et la nouveauté du dessin de Rodin, simultanément aux autres modernismes du début du xxe siècle.
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1-Les dessins d'après nature
Engagé dans d’importantes commandes, Rodin dessine peu durant les années 1890. C’est pourtant de cette époque que date un groupe de dessins dits de transition qui se distingue clairement des dessins noirs, gouaches dramatiques inspirées de Dante, des années 1860-1880. Pour la première fois depuis ses années d’apprentissage, Rodin dessine devant le modèle vivant. Ces dessins au caractère naturaliste témoignent de sa fascination pour la liberté du mouvement. L’artiste n’abandonne pas immédiatement les techniques qu’il utilisait pour ses dessins noirs : la plume, l’encre, le lavis et la gouache. Son écriture, proche au départ de son oeuvre de graveur, faite de traits hachurés, se simplifie et se schématise lorsque les nus envahissent ses dessins. Les figures, volontairement archaïques, recouvertes de couleurs vives et acidulées, s’éloignent de toute représentation mimétique et de tout savoir-faire académique pour permettre l’invention d’un langage personnel et nouveau.
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2-Le dessin instantané
Dès 1897, Roger Marx, écrivain et ami de Rodin, note l’apparition dans l’oeuvre de l’artiste d’un nouveau type de dessin qu’il dénomme « les instantanés du nu féminin ». En transférant au dessin une méthode de travail qu’il réservait au modelage, Rodin manifeste les mêmes intentions : saisir sur le vif le mouvement de ses modèles afin d’en garantir « la vérité tout entière ». Les yeux rivés sur le modèle et sans regarder sa feuille de papier, il élabore une méthode qui apparaît comme spécifique et expérimentale à la fin des années 1890. Comme les corps, les visages échappent aussi aux modes de représentation habituels. C’est à partir de la chair, de sa trivialité et de tout ce qu’elle révèle par sa sexualité et son expression, que s’élabore la pensée graphique de Rodin. Cette volonté de dessiner des nus d’une nouvelle manière témoigne de l’épuisement du nu traditionnel comme motif mais aussi du nu tel que Rodin le pratiquait d’imagination, comme sculpteur, dans ses dessins noirs.
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3-Synthétiser
Les collections du musée Rodin permettent de rapprocher précisément certains dessins instantanés et les dessins qui en sont directement issus par épure ou calquage des premiers. L’artiste conserve alors les qualités essentielles de la saisie immédiate du modèle pour aboutir à une forme épurée, cernée par un tracé extrêmement fin et continu. Puis, pour élargir le volume d’une figure et lui conférer une masse sur le blanc du papier, Rodin balaie la forme d’un aplat de couleur chair ou de terre de sienne. En élaborant ces figures simplifiées, créant leur propre espace sur la feuille, l’artiste passe d’une vision naturaliste à une appréhension plus synthétique des formes. Comme le fait plus tard Henri Matisse, il s’efforce de créer des signes plastiques, résultant de la netteté et de la simplification du tracé. Les oeuvres résultent de la quête par Rodin d’une forme pure : « Seule la science du dessin permet […] d’exprimer la simplicité en fixant l’essentiel », confie l’artiste en 1913.
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4-Découper et assembler
La pratique du découpage et de l’assemblage pour construire une composition est une méthode de travail utilisée à toutes les époques, que l’on trouve aussi bien chez Michel-Ange, Rubens ou Ingres. Tout autre est le geste radical et audacieux de Rodin lorsqu’il découpe un dessin antérieur. La destruction par le découpage de la figure d’un dessin achevé devient, chez lui, générateur d’une oeuvre nouvelle. Entre 1900 et 1910, Rodin exécute à partir de ses figures découpées des assemblages qu’il colle sur un support, proposant ainsi un équivalent graphique aux remplois et assemblages de ses figures et fragments de plâtre qui lui permettent reprises et métamorphoses de ses sculptures. Découpages et assemblages de Rodin sont des éléments qui, loin d’être de simples techniques d’atelier, ont conquis un statut d’oeuvres à part entière. Par l’audace de leur procédé et le dynamisme des silhouettes, ils annoncent les développements de l’un des modes d’expression les plus novateurs du XXe siècle.
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5-Décliner
Le dessin, pour Rodin, englobe à la fois l’imitation et l’interprétation. Ses processus de création, audacieux et nouveaux, conjuguent la saisie immédiate du modèle et un travail d’épure et de synthèse. Le dessin de premier jet retravaillé, découpé et parfois assemblé à une autre figure, devient une matrice qui, à la façon d’un pochoir, peut être calqué puis reporté sur une ou plusieurs feuilles, permettant ainsi la déclinaison d’un même sujet. Rodin reprend là un procédé emblématique de son art de sculpteur. Le découpage et l’usage du calque, technique de transition par excellence, permet à Rodin de répéter une même figure autant de fois qu’il le désire, et de la décliner en la combinant avec d’autres. La série des compositions avec Éros est particulièrement représentative de ce processus. Le corps arqué d’un adolescent gracile, dénué d’attributs mythologiques, est utilisé dans toute une série d’associations avec d’autres nus, symbolisant l’idée même de pulsion érotique.
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6-Les dessins autour de 1900
Les dessins instantanés fournissent à Rodin un répertoire de gestes et d’attitudes qui lui permettent d’élaborer de multiples motifs par un travail de synthèse graphique, aboutissant à un dessin cerné par un trait continu. Ces nouveaux dessins sont présentés dans ses expositions rétrospectives en Belgique et aux Pays-Bas en 1899 puis lors de l’exposition que Rodin organise au pavillon de l’Alma en 1900. La nouveauté de ces dessins est soulignée par la critique, qui voit en eux une référence forte à l’Antiquité. Rodin déclare lui-même que ses dessins sont « des instantanés variant entre le grec et le japonais ». Cette équivalence instaurée par l’artiste est reconnue par la critique pour qui les Japonais et les Grecs disposent de moyens plastiques similaires : la ligne, le contour, l’emploi de teintes plates et la juxtaposition de tons unis sans modelé, une attention commune à la nature. Ce sont ces caractères communs que partagent les dessins de l’exposition de l’Alma.
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7-Thèmes et variations
Rodin expose souvent ses dessins en les regroupant à la manière de variations sur un thème, caractérisé par un langage plastique commun, sur des feuillets de mêmes dimensions, réalisés sur une courte période. On trouve ainsi, envoyée à la Pastel Society de Londres en 1901, une série de onze dessins de Femmes en pyjama qui propose la décomposition des mouvements d’une même silhouette. Rodin décline un ensemble de Femmes à la tunique bleue qu’il expose à Berlin, en 1903. La série des Femmes-vases où il représente des formes féminines épurées, synthétisées, remonte aux années 1896-1899. Passionné d’architecture, Rodin transforme des dessins de profils de moulures en profils de nus, conférant à la moulure un caractère organique. Enfin, dans une dernière série, l’écriture agitée qui tourbillonne autour d’une même figure assise retire toute précision et toute consistance au personnage pour évoquer le caractère frémissant, la perpétuelle mutation, de tout organisme.
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8-Les figures dans l'espace
Les dessins aquarellés proposent une recherche de synthèse des formes auxquelles la couleur confère non seulement une forte unité mais aussi toute la complexité d’une véritable oeuvre picturale. La figure, dépourvue d’accessoires, demeure isolée sur le blanc du papier. Elle est néanmoins soumise à des procédés d’interprétation qui en font un motif autonome aux qualités plastiques particulières. La relation que la figure, réduite à son seul contour, entretient avec l’espace de la feuille, son échelle, la nature du trait qui la cerne, les lavis d’aquarelle, varient pour mieux la caractériser. Pour Rodin, situer les figures dans l’espace consiste à « les mettre en forme dans l’atmosphère », c’est-à -dire les tronquer, les faire pivoter, en inverser le sens par rapport à la position initiale du modèle. Si l’artiste inscrit souvent au crayon le terme « bas », c’est pour indiquer un mode de lecture privilégié de son dessin.
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9-Mythes et métamorphoses
C’est en 1907, lors de l’exposition à la galerie Bernheim-Jeune, à Paris, que sont présentés pour la première fois des dessins de Rodin aux titres symboliques. Féru des grands récits mythologiques tels que la Genèse ou les Métamorphoses d’Apulée et d’Ovide, mais en y puisant avec une totale liberté, l’artiste transforme ses nus en autant de Minerve, Ève ou Icare. Renonçant à tout accessoire ou anecdote, il ne fait que convoquer ces personnages en précisant d’un titre, au crayon, la vision que son dessin lui a inspirée a posteriori. Les différents titres ou annotations apposés parfois sur un même dessin nous entraînent dans les méandres de ses interprétations successives ; de la saisie du mouvement des corps, l’artiste passe ainsi au mouvement même de l’image. Rodin érige la métamorphose en principe de style et se laisse guider par le hasard des taches et des auréoles d’aquarelle pour attiser son pouvoir visionnaire et reprendre, transformer ses figures dessinées d’après nature.
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10-Psyché
Rodin a consacré à ce personnage légendaire toute une série de dessins et d’aquarelles qu’il espérait publier avec un texte de Rainer Maria Rilke. Pour Rodin, Psyché représente la femme, créature de désir, découvrant l’amour. L’artiste n’évoque dans cette série de dessins, qu’il a titrés Psyché, aucun épisode particulier des aventures de ce personnage des Métamorphoses d’Apulée. Dénuées de tout détail ou symbole, ces représentations sont réduites à une unique figure féminine, flottant librement dans l’espace de la feuille. Deux groupes de dessins se distinguent ici. Dans les premiers, réalisés au seul crayon au graphite, l’instantané de la saisie du modèle se lit à travers l’enchevêtrement du tracé des contours. Les dessins de deuxième type sont, eux, calqués sur ces dessins d’après nature. La forme y est cernée par un trait fin et régulier tandis que l’aquarelle, qui recouvre et met en valeur le vêtement, est beaucoup plus présente que dans les premiers.
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11-Les figures de l'indécence
Les dessins érotiques, que Rodin a réalisés par centaines, sont à considérer comme le matériau même de son oeuvre et non comme un cabinet secret ou le reliquat d’une production plus ou moins scandaleuse. À partir des années 1880, Rodin emploie, pour le modelage des figures de La Porte de l’Enfer, de nombreux modèles dont il note les noms et caractéristiques physiques. Ce souci d’individualisation se traduit aussi dans ses dessins, au cours des années 1890 puis au-delà , au travers de la relation d’immédiate proximité que Rodin instaure avec son modèle. Saisir la tension des corps, l’indécence des gestes et des attitudes, la diversité des expressions, permet à l’artiste de constituer un répertoire où alternent les contorsions, le repli, l’écartèlement et parfois le repos, le songe. Le modèle ne dissimule plus son sexe mais adopte souvent des attitudes multiples qui permettent à l’artiste de le situer comme axe même de l’image.
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12-Les Danseuses cambodgiennes
Rodin découvre avec éblouissement les danses khmères à l’occasion de la visite officielle du roi du Cambodge à Paris, en 1906. Cette fascination donne lieu dans un laps de temps très bref à la réalisation, au crayon ou à l’encre, d’environ cent cinquante dessins retravaillés ensuite à l’aquarelle et à la gouache, conservés pour la plupart au musée Rodin. Afin de continuer à les dessiner, Rodin suit les danseuses du ballet royal à Marseille où elles se produisent dans le cadre de l’exposition coloniale. La beauté du vêtement, le caractère religieux et exotique de la danse lui semblent d’une authenticité et d’une nouveauté qui le bouleversent. La lenteur de la danse khmère contraste avec l’obsession de la rapidité de Rodin. L’artiste se concentre sur les bras et les pieds, qui mettent en évidence une gestuelle résolument différente de la danse occidentale. Il consacre plusieurs dessins à une main aux doigts effilés qui devient le sujet unique d’une pleine page.
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13-Les portraits
Rodin n’a pas caché les difficultés rencontrées avec ses modèles, désireux d’être flattés alors que l’artiste cherche à rendre leur vérité et leur caractère. Ces portraits, précieux outils de datation, présentent toute la palette des techniques mises au point par Rodin. Rodin fait de Séverine, secrétaire de Jules Vallès au Cri du peuple, plusieurs portraits au fusain qui occupent une place à part dans son oeuvre. Rarement l’artiste a réussi à capter un visage traduisant autant de véhémence. En 1906, Rodin réalise, dans une étroite proximité avec Gauguin, une dizaine de portraits du roi du Cambodge et des membres de sa suite, parfois regroupés sur une même feuille en double profil de médaille. Il découvre la même année l’actrice japonaise Hanako. Son portrait au crayon rehaussé d’aquarelle rappelle par sa technique les dessins de danseuses. Cette manière se retrouve dans les trois têtes de femme et dans le portrait de la comtesse Rohozinska, représentée voilée.
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14-Estomper
Dès les années 1890, Rodin utilise l’estompe dans ses dessins et aquarelles, en l’associant à d’autres techniques, pour créer des effets de modelé très délicats. Il l’associe au pastel dans une série de nus vers 1894-1896, l’emploie dans des dessins où les hachures renforcent les contrastes d’ombre et de lumière. Il utilise enfin l’estompe, de la même façon que les lavis d’aquarelle sombres, pour immerger ou faire ressortir, dans un effet de clair obscur, le corps du modèle. La série des nus estompés postérieurs à 1909 est, par l’emploi exclusif et quasi pictural que Rodin fait de l’estompe, d’une tout autre nature. Ils représentent souvent le modèle Alda Moreno, acrobate et contorsionniste, qui propose à Rodin des postures originales, d’une surprenante fluidité. Ces dessins renvoient alors aussi bien à la peinture d’Eugène Carrière qu’aux effets monochromes de la photographie pictorialiste d’Edward Steichen ou aux travaux d’Alfred Stieglitz
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15-Formes et couleurs
Parmi les 4 300 dessins de la maturité de l’artiste conservés au musée Rodin, un ensemble d’environ deux cents pièces, situées entre 1900 et 1910, témoigne d’un art audacieux de la couleur. Dans certains dessins, la couleur est jetée rapidement au pinceau autour d’une forme découpée que l’artiste utilise comme un pochoir. La couleur, arbitraire et vive, dialogue avec la figure, la met en valeur. Dans d’autres, la couleur n’entoure plus la figure mais rivalise avec le trait initial. Elle envahit la totalité de la feuille et recouvre, masque la forme, jusqu’à la rendre indiscernable. La couleur est ici un moyen d’échapper à tout effet naturaliste. Elle transforme des dessins issus d’une observation intense de la réalité en visions oniriques, cosmiques ; elle est un langage pur qui s’affirme pour lui-même selon un mode de construction de l’image commun à d’autres modernismes des premières décennies du XXe siècle.
À partir de 1890, Rodin réalise, de façon indépendante de ses sculptures, des dessins qu’il exécute d’après le modèle vivant. Puis en 1896, il entame une véritable carrière de dessinateur, s’adonnant quotidiennement à des dessins de nus. Il les fait figurer en nombre dans les expositions qu’il organise à partir de la fin du siècle dans les capitales européennes. En 1903 à Berlin, puis en 1907 à Paris, il expose plus de trois cents dessins, démontrant ainsi de façon retentissante l’importance que recouvre pour lui sa pratique de dessinateur. « C’est bien simple, mes dessins sont la clef de mon oeuvre », confie-t-il au journaliste René Benjamin en 1910. La passion du sculpteur pour le dessin d’après modèle vivant aboutit à une moisson d’environ 6 000 feuillets, parmi lesquels 4 300 sont rassemblés au musée Rodin grâce à la donation de l’artiste à l’État en 1916. Le projet de cette exposition est de présenter par chapitres un corpus rétrospectif et représentatif de cette exceptionnelle collection pour les années 1890-1917 et de rendre sensible la liberté et la nouveauté du dessin de Rodin, simultanément aux autres modernismes du début du xxe siècle.





