Auguste Rodin (1840 -1917)

Roméo et Juliette

1902

Terre cuite

55 x 27,5 x 23,5

En 1902, à la demande répétée du poète-viticulteur Armand Cabrol, qui souhaitait posséder un petit groupe, Rodin lui propose la terre cuite Roméo et Juliette : « Cher Monsieur, j’ai pour vous dans mon atelier un petit groupe en terre cuite de Roméo et Juliette. Il a subi quelques petites retouches au plâtre mais la patine les a rendues invisibles. »
 
Quelques années plus tard, en 1908, la pièce ayant été vendue, et le marchand ayant sans doute récriminé, Rodin répond à Cabrol, que le poids aurait dû montrer au-dit marchand qu’il s’agissait de terre cuite, et que les réparures au plâtre sont la preuve même que la terre est bien originale : « il n’y a que les terres cuites originales qui puissent avoir des réparures. Loin d’être une diminution de valeur, elles sont une garantie d’authenticité.  »
Vers cette date, la terre est vendue à un ferronnier d’art de Boujan-sur-Libron à côté de Béziers, Pierre Zaidin, lequel essaiera à son tour de revendre la pièce en 1932 à Georges Grappe . Il s’y montre attaché à ce que l’œuvre soit acquise par le musée et non « par un amateur ». Grappe refuse, non par manque d’intérêt mais par manque d’argent. La pièce est depuis restée dans la descendance.
 
Roméo et Juliette apparaît à l’exposition de Prague en 1902 et évoque par son thème littéraire un autre couple célèbre, Paolo et Francesca, issu de la Porte de l’Enfer et de Dante. La pose des deux amants et l’enroulement  des deux corps évoque bien évidemment le Baiser. Le traitement très précis voire illusionniste de l’oeuvre finale avec son balcon à balustres est assez étonnant à cette période de la carrière de Rodin. 
Il en existe deux versions ; à partir de l’esquisse en terre cuite, dont sont très proches les plâtres conservés au  musée (S. 2054, S. 2056 ; S. 2057. S. 2079) un bronze unique a été fondu pour Jacques-Emile Blanche en 1904. La fonte, non signée, est attribuée à Griffoul et se trouve aujourd’hui au Fogg Art Museum. La signature ne se trouve pas cependant  au même endroit sur l’oeuvre et la terre conserve un aspect plus spontané que le bronze ; le visage de Roméo en particulier est redessiné dans le bronze du Fogg Art et beaucoup plus lisible. La terre cuite de Béziers semble bien témoigner d’un état encore antérieur à la création du bronze. 

Le bronze du Fogg Museum avait été acheté en 1931 directement à Blanche, qui se défaisait de sa collection, par Martin Birnbaum pour Grenville Winthrop. Les lettres de Birnbaum témoignent de l’attachement de Blanche à ce petit groupe « plus chaste même que le Printemps et très expressif  ». Comme le répète à plusieurs reprises Birnbaum, même le musée Rodin ne possède pas un tel groupe. 
Le sujet a été retravaillé par la suite dans la version en marbre (le journaliste de la Presse le voit dans l’atelier de Rodin le 21 juillet 1905 : probablement est-ce le marbre qui se trouve à St-Pétersbourg) et le balcon sur lequel grimpe Roméo nettement redessiné, avec de visibles balustres, alors qu’il est à peine esquissé dans la terre cuite, les corps se sont lissés, remodelés, précisés. Les versions en plâtre  que possèdent le musée Rodin et d’autres musées, (s. 2040, S. 2041, S. 2858, S. 2859) sont issues du moulage du marbre, pratique fréquente chez Rodin qui faisait réaliser quasi systématiquement des moulages de ses marbres avant de s’en séparer. Il existe d’ailleurs probablement un autre marbre dans une collection privée américaine, réalisé aux mêmes dates et très probablement d’après le premier marbre. Des bronzes issus de ces moulages ont été réalisés à différentes époques : en 1912, acquis du duc de Guiche et du duc de Gramont, en 1928 pour les collections du musée (S. 1113) et en 1944 dans le cadre d’un échange avec le musée Faure. 
 
La terre cuite dont la patine originelle, comme en témoignent les lettres de Rodin, a un peu souffert témoigne d’un état très primitif du sujet. Les deux corps sont étroitement liés l’un à l’autre, la fusion des deux amants est ici quasiment réalisée. Les terres de cette taille et de cette ampleur sont rares dans la collection. Les grandes terres cuites (Eve ou le Baiser ) sont beaucoup plus lissées, finies. Ici la boulette, le colombin sont à fleur de doigts et, à cette échelle, c’est une chose très rare dans la collection.
1902
Terre cuite
55 x 27,5 x 23,5
1902, collection Armand Cabrol ; après 1908 : collection Pierre Zaidin , conservé dans la famille depuis cette date
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