Le Sommeil
entre 1889-1894
marbre
H. 48 cm ; L. 56 cm ; P. 47,5 cm
Donation Rodin, 1916 (S. 1004)
Pour tailler un marbre, le praticien dispose en général d’un modèle en plâtre appelé plâtre de mise au point comportant des éléments de repères à reporter sur le bloc de marbre déjà dégrossi. Cette pratique se vérifie pour Rodin, exception faite pour Le Sommeil mais les raisons pour lesquelles le sculpteur a préféré revenir à la terre cuite nous échappent.
Pour les points de repères, la première opération consiste à poser trois points de basement sur les parties les plus externes de l’oeuvre.
trace du point de basement a dextre - Crédits photo : Institut National du Patrimoine - Photo : Ghyslain Vanneste
point de basement supérieur - Crédits photo : Institut National du Patrimoine - Photo : Jennifer Vatelot
Il semble que simultanément à cette opération, a été réalisée la coque - en plâtre mélangé à de la filasse et sur support de papier journal - destinée à enrober le buste de femme gommant ainsi les volumes qui ne seront pas traduits dans le marbre.

papier journal et plâtre- Crédits photo : Musée Rodin - Photo : Christian Baraja
Cet ensemble particulièrement fragile de matériaux composites qui devait être appliqué sur le côté dextre du personnage a, en partie, aujourd’hui disparu.
Pour obtenir des volumes moins saillants, Rodin masque des surfaces à l’aide de pâtes à modeler de différentes couleurs qui gomment ainsi des surfaces en creux ou jugées trop en relief :
- de la cire d’abeille de couleur jaune qui cache les cassures et épaufrures de la matière (oreille gauche, doigts de la main gauche). Elle dissimule l’ouverture de la bouche, les narines et le creux des paupières et les cheveux, en couche épaisse.
- de la cire grise sur le sommet de la tête et dans le cou posée en plaques
- de la cire blanche située sous la main gauche en accord chromatique avec le plâtre

cire d'abeille de couleur jaune, cire grise et cire blanche- Crédits photo : Musée Rodin - Photo : Christian Baraja
La pose de points secondaires matérialisés par des petits clous en cuivre sont peu visibles et remplissent une double fonction de maintien de la cire à la coque et de point de repère pour le marbre ; ils se confondent alors avec les points justes, petits points au crayon qui mouchètent le visage et les mains de la femme et, de manière moins apparente, les cires de la chevelure.

détail des points justes visibles sur le visage et la main- Crédits photo : Musée Rodin - Photo : Christian Baraja
Ainsi, émergeant d’un bloc de marbre à peine dégrossi à sa base, apparaît cette jeune femme dotée d’une longue chevelure ondulante et figée dans un profond sommeil.
Trois marbres sont recensés, l’un appartient au musée Rodin et peut-être s’agit-il du sujet exposé en 1894 à Munich dans le cadre de la IIe Sécession sous le titre Nymphe endormie (n°387c) ; deux autres marbres exécutés par le praticien Victor Peter entre 1911 et 1913 sont conservés dans des collections privées à l’étranger. Ils portent la dédicace « A ma muse » (cf. correspondance de V. Peter à Rodin, lettre du 8 novembre 1912 "désolé de la mauvaise impression que vous avez ressentie en voyant le marbre de la Dormeuse, j’ai pris le parti de la recommencer à mes frais si je ne puis parvenir à corriger les défauts signalés", LAS PET 4860, AMR)
De la terre cuite au marbre : un changement de matériau, une évolution stylistique
Malgré une datation plus tardive, cette terre cuite évoque encore ces figures décoratives modelées dans l’esprit du XVIIIe siècle tant recherchées par les amateurs argentés et que Rodin multiplient pendant ces années passées en Belgique (1871-1877). Il est à noter que le Secret d'Amour présente une jeune femme aux yeux clos et dont la position des bras est à rapprocher de celle du Sommeil, dans la version intermédiaire restituée lors de la restauration.
Auguste Rodin, Le Secret d'Amour, 1871, S.355 - Crédits photo : Musée Rodin - Photo : Christian Baraja
Almire Huguet, Branche de Lilas, vers 1874, S.6674 - Crédits photo : Musée Rodin - Photo : Christian Baraja
Le musée Rodin conserve dans les réserves de Meudon un plâtre patiné d'Almire Huguet, sculpteur et ami de Rodin en Belgique, spécialiste des modèles d’ornements floraux, à mettre en relation avec la guirlande végétale ornant le buste de La Dormeuse.
Dans l’oeuvre de Rodin, le buste du Sommeil en marbre fait partie de la suite bustes allégoriques dont le visage de Camille Claudel offre un bel exemple dans la figure de L’Aurore. A cette période, entre 1890 et 1900, la figure fait partie du bloc du marbre ; mais celui-ci est traité selon deux pratiques, le poli pour le visage et le « non dégrossi » pour la base laissant les traces d’outils volontairement apparents. Après 1900, le portait émerge de manière floue du bloc de marbre comme un non finito.
Auguste Rodin, L'Aurore, S.1019 - Crédits photo : Musée Rodin - Photo : Christian Baraja
Auguste Rodin, Le Sommeil, S.1004 - Crédits photo : Musée Rodin - Photo : Christian Baraja