LES NOUVELLES ACQUISITIONS
SOMMAIRE

Camille Claudel (1864-1943)

Tête de Jeune femme au chignon dit aussi Tête de négresse, vers 1886
Bronze, fonte à la cire perdue
H. 14,3 ; L. 9,5 ; P. 14,8 cm.
Signé au dos :
Claudel
Au dos : cachet
Eug. Blot Paris / n° 1



Cette tête fait partie d'une série de petites têtes modelées par Camille tandis qu'elle partageait l'atelier de Rodin : elle avait fait la connaissance de celui-ci en 1882 ; il éprouva rapidement une grande passion pour elle et il lui demanda de l'assister dans la réalisation de la
Porte de l'Enfer.
"Tous ceux qui ont fréquenté l'atelier de la rue de l'Université se la rappellent. Silencieuse et diligente, elle reste assise sur sa petite chaise. C'est à peine si elle écoute les longs bavardages des oisifs. Uniquement occupée à sa besogne,
elle pétrit de la terre glaise et modèle le pied ou la main d'une figure placée devant elle. Parfois, elle lève la tête. Elle regarde le visiteur de ses grands yeux clairs dont la lumière est si interrogative et [...] si persistante. Puis elle reprend aussitôt sa besogne interrompue. [...] La jeune artiste répand dans l'atelier de Rodin les bienfaits de son intelligence nette, de sa volonté rapide, de son souci de l'ordre, de son honnête et profonde sincérité. J'ai dit que Mademoiselle Camille Claudel était élève de Rodin : il serait plus conforme à la vérité de dire qu'elle devint sa collaboratrice clairvoyante et sagace. Rodin, qui a tout de suite reconnu en elle la future grande artiste, ne la considère que comme telle. Sans doute il lui communique tout ce qu'il peut lui communiquer de sa grande expérience. Mais il la consulte elle-même sur toute chose. Sur chaque décision à prendre, il délibère avec elle, et ce n'est qu'après s'être mis d'accord qu'il se détermine définitivement. [...] Le bonheur d'être toujours compris, de voir son attente toujours dépassée a été, dit-il lui-même, une des grandes joies de sa vie artistique" 'Mathias Morhardt, 1898).
La tête que vient d'acquérir le musée peut ainsi être comparée au Cri de Rodin (vers 1886) : la dimension, demie nature, est la même, ainsi que le traitement de la chevelure, en stries, et surtout la tension qui tire le visage vers la bouche. Le rapprochement des deux oeuvres offre la meilleure démonstration de l'intimité dans laquelle vivaient et travaillaient les deux artistes, à cette période.
Cette tête porte le cachet d'Eugène Blot. Editeur d'art, collectionneur, trésorier de la Société des Amis du Luxembourg, celui-ci avait fait la connaissance de Camille entre 1900 et 1905, grâce à Gustave Geffroy, et il tenta de la faire connaître en éditant ses oeuvres dont il avait racheté les droits. Il avait été, rappela-t-il en 1935, "heureux de lui rendre service car elle vendit très peu, et si bon marché, des oeuvres superbes... si bien que je n'ai pu rentrer dans la moitié de mes fonds... mais je pouvais compter sur son amitié". Il exposa en 1905 et 1908 des ensembles importants de ses oeuvres : il est probable que la tête correspond au "buste femme", exposé dans sa galerie en 1908, et dont il comptait éditer vingt-cinq exemplaires : aucun autre, portant sa marque, n'ayant jamais été signalé, on peut imaginer que l'édition n'alla pas au-delà du n° 1.

Nouvelles acquisitions des manuscrits
La collection des manuscrits vient de s’enrichir de cinq lettres de Rodin ou adressées à Rodin. Quatre de ces lettres ont été acquises auprès de Hugues Monod, descendant de François Monod, conservateur-adjoint du musée du Luxembourg. L’une est de la main de Rodin lui-même, les autres, adressées à Rodin, sont signées Anna Abbruzzezi, Claire de Choiseul et Emile Verhaeren.

Buste de Thomas Ryan

La lettre de Rodin à François Monod évoque le buste du millionnaire américain Thomas Fortune Ryan que le sculpteur acheva en 1910. Cette lettre répond à un courrier de Monod conservé aux archives, dans lequel il informait Rodin que le buste était désormais présenté au musée du Luxembourg. (Corr. France-musée national du Luxembourg).



Cher Monsieur,

Je vous remercie infiniment de la nouvelle heureuse que vous voulez bien me faire connaître au sujet de mon buste de M. Ryan.

Veuillez recevoir, cher Monsieur, l’expression de ma vive sympathie.

Aug. Rodin.

La lettre est datée du 3 septembre 1912 et a conservé son enveloppe.

Anna Abbruzzezi

Anna et sa sœur, modèles de Rodin, lui écrivent à l’occasion de la nouvelle année. Cette lettre n’est pas datée :

Mon cher Rodin,

n’ayant pas reçu de vos nouvelles - ça fait quinze jour que je vous ai écrit –, j’espère que vous êtes en bonne santé. Je vous souhaite une bonne et heureuse année ainsi que Suzanne qui parle souvent de vous.

On vous embrasse toutes les deux.

Anna Abbruzzezi, 32 rue Legendre.

Adèle Abbruzzezi avait posé notamment pour l’
Eve, la Cariatide à la pierre et la Femme accroupie. (Corr. Abbruzzezi).


Cher amour…

Début novembre 1909, Claire de Choiseul écrit à Rodin, récemment installé à Biron, pour lui demander un rendez-vous :

Cher Amour,

J’espère tant que tu viendras rue de Varenne demain samedi car il me semble que je suis à bout de courage. Quelle semaine de tourments ! Viens, je t’en supplie. Si tu te sens assez bien, une heure de ta chère présence... Je revivrai encore... J’irai à 2 heures rue de l’Université savoir si je dois te trouver rue de Varenne.

Mille tendresses,

A toi,

C.

(Corr.Choiseul)

1915 : Rodin invité à Bruxelles

Résidant à Saint-Cloud, Emile Verhaeren écrit à Rodin en février 1915 à propos d’un voyage en Belgique où la reine Elisabeth serait désireuse de le rencontrer :
Mon cher ami et grand maître,

Je reçois une lettre de la Reine où elle me dit qu’elle vous attendra en mars. Il fait encore très frais, là-bas, mais elle espère que le temps va se radoucir pour que votre séjour ne soit pas trop hivernal.

Elle m’avait écrit une lettre où elle me disait cela, mais la lettre a été égarée en janvier. Elle vous a dépêché, me dit-elle, la comtesse de Caraman et vous avez déjà dû recevoir par elle les nouvelles.

Je ne suis pas encore tout à fait remis, mais je vais beaucoup mieux. J’espère aller vous voir bientôt, un de ces matins, avant votre départ.

Nos amitiés à vous deux,

Tout à vous,

Verhaeren.
Ce projet n’aura pas de suite : au printemps 1915, Rodin se rendra à Rome pour y réaliser le buste du pape Benoît XV. (Corr. Verhaeren).

Un portrait de Rodin par Steichen
Le musée Rodin a sans doute la plus belle collection de photographies d'Eduard Steichen en France. Le photographe américain a pris de nombreux portraits du sculpteur. Celui-ci a été pris en 1902, sans doute dans l'atelier du Dépôt des marbres, mais, contrairement aux autres portraits que nous avons, le tirage a été réalisé en 1907, par un autre artiste, Heinrich Krebs dont on ne connaît à vrai dire pas grand chose. Le résultat a suffisamment plu à Steichen pour qu'il le garde dans ses collections qu'il a léguées au Museum of Modern Art de New York, dont il a été le premier conservateur des collections de photographies. Le MOMA s'est dessaisi de ce qu'il considérait comme des doublons à l'occasion d'une vente aux enchères chez Sotheby's en octobre 2002, ce qui nous a permis de l'acquérir.

H.P.

Ph 15247

Une photographie d’Henri Manuel - dédicacée par Rodin à Lady Sackville
Vente à Drouot le 27 mars 2003 :
Hommage à Lady Sackville, novembre 1913...


Ph 14853
Parmi les photographies de Rodin réalisées par Henri Manuel, celle-ci était absente des collections du musée et a été acquise lors d’une importante vente de manuscrits.
Rodin est photographié debout, les bras croisés, de trois-quart face. La photographie est dédicacée au crayon par Rodin à Lady Sackville dont l’artiste allait exécuter le buste en 1914.
Le studio d'Henri Manuel est encore très mal connu bien qu'il ait photographié tout ce que la première moitié du XXème siècle comptait de
célébrités, comme André Breton, dont le portrait a été vendu avec l'ensemble de ses collections de photographies le 8 avril dernier à Drouot.
Au cours de la vente du 27 mars, on a pu également relever une lettre de Rodin adressée à un inconnu, le remerciant d’avoir participé
à la souscription du
Balzac.




Portraits de Rodin par Henri Manuel
de g. à dr. : Ph 865, Ph 864, Ph 10364



Cette lettre n’a pas été acquise mais son contenu a pu être retranscrit chez l’expert et intégré aux copies conservées aux archives.
H.P.

Une nouvelle acquisition permet de dater une lettre de Léonce Bénédite

Une lettre de Rodin à Bénédite a pu être acquise chez Castaing. Celle-ci, écrite par René Cheruy, a permis de dater la lettre de Bénédite à laquelle elle répond. En février 1908, le conservateur du musée du Luxembourg écrivait à Rodin :
Je prêterai à Londres les tableaux de la façade de Versailles, mais je suis effrayé de tout ce qu’on veut prendre au Luxembourg. (…) Est-il vrai, par exemple, que vous voulez nous reprendre le marbre du Baiser ? Et les accidents ? (…). Je pense encore au Chanteur florentin de Paul Desbois qui nous est revenu cassé. On n’avait, jusqu’à ce jour, jamais rien laissé sortir, même pour une exposition universelle de Paris, sauf deux ou trois objets pour la Centennale...Le 11 février, Rodin, par l’intermédiare de Cheruy, lui répondait : Quant au Baiser, j’avais eu l’idée de l’exposer, mais devant votre lettre, je renonce à ce projet. (L.1553)

R.M.



Acquisition de deux aquarelles de Rodin

Dernière découverte.

Lors des recherches effectuées à l'occasion de la rétrospective de l'Alma, nous avions relevé, fait rare encore en 1900, l'histoire de quelques ventes de dessins que Rodin avait alors pu réaliser. Or l'une d'entre elles nous réserve une singulière surprise puisqu'on y apprend que les deux aquarelles que le musée vient d'acheter ont été acquises le 2 juin 1900 par le peintre anglais Cassavetti-Zambaco.

Mirbeau

Femme agenouillée de face, la tête renversée

Sans titre à l'exposition du pavillon de l'Alma en 1900 car non consigné dans le cahier gris.
Cahier Druet : numéro : "225" ; avec mention :
Mirbeau.
Mine de plomb et aquarelle sur papier crème collé sur carton.
H. 0, 494 ; L. 0, 327
Monogrammé en bas à droite :
A. R.
Au verso du carton : au pochoir : "A. RODIN / Dessin / Cadre N° 225" ; à la mine de plomb, en haut à gauche et à l'envers : frontispice / Mirbeau ; bordure violette.
Acheté le 2 juin 1900 (soit le lendemain de l'ouverture du pavillon de l'Alma, le 1er juin) par Madame Cassavetti, 1, rue Bizet, n° 225, pour 1000 francs.
Paris, Musée Rodin, D. 9421.
Ce dessin a servi de frontispice au
Jardin des Supplices d'Octave Mirbeau (1902) et de modèle à la lithographie d'Auguste Clot.

Sappho (titre à l'exposition du pavillon de l'Alma en 1900)
Nageuse
Cahier gris : numéro : "90 (pointé)" / titre : Sappho
Cahier Druet : numéro : "233"
Mine de plomb et aquarelle sur papier crème collé sur carton.
H. 0, 497 ; L. 0, 323
Annoté à la mine de plomb, au milieu vers la droite :
bas.
Monogrammé en haut à gauche :
A. R.
Au verso du carton : au pochoir : "A. RODIN / Dessin / Cadre N° 233" ; à la plume, "90." (pointé) ; bordure violette.
Acheté le 2 juin 1900 (soit le lendemain de l'ouverture du pavillon de l'Alma, le 1er juin) par Madame Cassavetti, 1, rue Bizet, n° 233, pour 500 francs.
Paris, Musée Rodin, D. 9420.

Maria Cassavetti-Zambaco (1843-1914) était une artiste grecque qui se proclamait à Londres, élève de Burne-Jones et de Legros, puis à Paris, élève de Rodin. Son plus remarquable titre de gloire fut d'avoir été la "femme fatale" des Préraphaelites et la maîtresse de Burne-Jones, éprise du peintre au point de tenter de se suicider en se jetant dans un canal.
Faut-il voir une étrange coïncidence dans le choix d'un dessin ayant pour sujet la poétesse grecque Sappho qui s'est elle-même précipitée du rocher de Leucade ? Rodin évoque bien l'abandon d'un corps dans les remous de l'onde.

Edward Burne-Jones (1833-1898)
The beguiling of Merlin
1872-77
Huile sur toile
H. 1, 86 ; L. 1, 11 m.
Liverpool, Lady Lever Art Gallery.

Dans la forêt de Brocéliande, Merlin l'enchanteur est séduit par la fée Viviane sous les traits de Maria Cassavetti-Zambaco.

Maria Cassavetti qui était en correspondance avec Rodin depuis 1888, reçut les deux aquarelles le 5 novembre 1900, après la fin de l'exposition : "Ils sont si beaux ; cela m'aurait fait de la peine si vous les aviez vendus à quelqu'un d'autre, aussi je comptais venir vous les demander le mois prochain quand je pourrai les payer". Peut-être considéra-t-elle que le prix en était élevé car nous savons que Rodin avait demandé 500 francs pour
Sappho et 1000 francs pour le frontispice du Jardin des supplices d'Octave Mirbeau.
Les deux aquarelles, restées depuis 1900 dans leur cadre d'origine, retrouvent désormais leur passé romanesque en rentrant dans les cartons du musée Rodin.

Claudie Judrin
(Juillet 2003)