Rodin à Meudon.
La villa des Brillants
et le musée


Hélène Marraud
Meudon Photo : J. Manoukian


"Et maintenant, aujourd'hui. J'ai pris le train ce matin à neuf heures pour Meudon (gare Montparnasse, vingt minutes de trajet)... D'abord une longue allée de châtaigniers en gros graviers. Une petite porte de bois, à claire-voie. Puis une autre. On tourne l'angle de la petite maison rouge et jaune et on se retrouve devant un prodige : un jardin de pierres et de plâtres."(Rilke à sa femme, 2 septembre 1902).

Anon.
Pavillon de l'Alma
à Meudon
négatif gélatinoargentique sur verre
17,7 x 23,9 cm
Ph. 7411
Ph7411
Ph1170
Anon.
Rainer Maria Rilke à Meudon
platinotype
10 x 7,7 cm
Ph. 1170

Située sur les hauteurs de Meudon, la villa des Brillants, de style Louis XIII, en briques et pierres, est entourée d'un grand domaine qui surplombe le
"pittoresque" du Val Fleury jusqu'à la Seine.
Rodin l'acquit d'un ancien notaire Alfred Irat, qui la tenait lui-même de Marie-Marcelle-Delphine Fortin, épouse de Cool, artiste peintre et sculpteur, qui avait fait ajouter un atelier attenant à la maison. Il la loua semble-t-il deux ans, avant de l'acheter aux enchères, le 19 décembre 1895.
Le sculpteur organisa peu à peu son domaine pour en faire un cadre propice au développement de son oeuvre : de nouvelles constructions et des ateliers accueillirent rapidement les praticiens, ouvriers, mouleurs et secrétaire (dont Rilke plus tard entre 1905 et 1906), que Rodin avait fait venir auprès de lui. Une cinquantaine de personnes, dit-on, travaillait ainsi autour du maître en 1900.
Amoureux de la nature, il trouva dans le jardin un cadre idéal pour ses méditations, et surtout pour ses oeuvres et ses antiques, dont une partie fut regroupée dans un
musée, appelé plus tard l'atelier des antiques. Il était également entouré de toiles de Falguière, Monet, Roll, Van Gogh, Carrière ou Zuloaga. Rose, sa compagne de toujours, tenait la maison et assurait les tâches quotidiennes.
Jusqu'en 1900, ce fut là le domaine réservé du maître, "creuset" de son oeuvre en pleine gestation. Rodin se rendait chaque jour dans ses ateliers parisiens (au dépôt des marbres notamment), mais c'est à Meudon que s'élaborait l'intime de sa création.
Après la grande exposition rétrospective de son oeuvre présentée dans un pavillon particulier, place de l'Alma, en marge de l'Exposition universelle, le domaine de Meudon devint un passage obligé. Amis, modèles, commanditaires, personnalités françaises et étrangères, s'y succédèrent, comme le roi d'Angleterre Edouard VII en 1908.
C'était là, plus que dans les ateliers parisiens, que se révélait toute l'ampleur de son oeuvre désormais rassemblée dans le pavillon de l'Alma qu'il avait fait remonter dans le jardin en 1901, un an après l'exposition : "C'est une impression extrêmement forte que cette vaste halle claire où toutes ces sculptures blanches, éblouissantes semblent vous regarder derrière les hautes portes vitrées, comme la faune d'un aquarium. Une grande, une immense impression ..."(Rilke à sa femme, 2 septembre 1902).

Ph7754
Anon.
Rodin, Rose Beuret et Loïe Fuller devant la villa des Brillants
négatif gélatinoargentique sur verre
20,1 x 25,3 cm
Ph. 7754

On pouvait y voir diverses esquisses et études achevées ou en cours,
Balzac, Ugolin, la Défense. La Porte de l'Enfer y fut transférée en 1911 ou 1912, et ce fut là, du vivant du sculpteur, le premier Musée qui lui fut consacré.
Rodin continua à étendre son domaine et, entre 1902 et 1917, il acquit plusieurs parcelles de terrain. Entre 1907 et 1910, il fit reconstruire en contre-bas du terrain, le fronton et une partie de la façade du château d'Issy-les-Moulineaux, construit à la fin du XVIIème siècle pour les Condé, et incendié lors de la Commune en 1871. Il sert aujourd'hui de cadre à la sépulture du sculpteur et de Rose, inhumés sous la statue du
Penseur.
A la mort de Rodin, le 17 novembre 1917, un an après les trois donations à l'Etat, comprenant notamment la villa des Brillants, le domaine de Meudon "plein de vestiges de la vie privée du Maître et de sa carrière laborieuse, (...) était appelé à devenir un lieu de pélerinage pour ceux qui voudraient entrer plus à fond dans l'étude de l'homme et de l'oeuvre" (Conseil d'administration du musée, 26 mars 1919).

Ph1012
Pierre Choumoff
Obsèques de Rodin
1917
épreuve gélatinoargentique
17,2 x 22,4 cm
Ph. 1012


Dès lors se posa la question de l'ouverture du
Musée. Vivement souhaitée par tous, elle fut cependant plusieurs fois repoussée : en 1922, puis en 1925, mais n'eut lieu finalement qu'après la guerre.
En 1931,
le Musée -le pavillon de l'Alma- dont la structure n'était pas faite pour durer, dut être démoli pour des raisons de sécurité. Il fut remplacé par un grand bâtiment "chose extrêmement simple et plus légère", venant s'ajuster au fronton du château d'Issy. Réalisé par Henri Favier qui y travaillait depuis décembre 1926, ce projet, qui devait être financé par Jules Mastbaum, mécène américain à l'origine du musée Rodin de Philadelphie, le sera en fait par ses héritiers en échange d'un don de vingt-quatre plâtres au musée américain. Restauré en 1945, le musée fut enfin inauguré le 29 mai 1948.

Ph966
Jacques-Ernest Bulloz
Vue d'ensemble de l'atelier de Rodin
épreuve gélatinoargentique
27,5 x 37 cm
Ph. 966

La villa, qui, grâce à la générosité de Mrs Simpson, riche américaine dont Rodin avait fait le portrait, avait été remise en état avec le mobilier en 1921, ne put être ouverte aussitôt. Une deuxième phase de travaux de rénovation eut lieu en 1932, mais il fallut encore attendre1953 pour que le rez-de-chaussée soit ouvert au public.
Pendant cette période, il était possible, aux artistes notamment, de visiter le musée, sur demande particulière. Mais le conservateur, Georges Grappe, qui tenait des cartes à leur disposition, se plaignait : "On m'en a tellement demandé... que je me sers de ces cartes en guise de fiches!".
Construites en même temps que le musée, en 1931, les réserves abritèrent, à partir de 1937, les moules qui étaient jusqu'alors conservés à Issy-les-Moulineaux. Leur surface fut doublée au début des années 80, permettant un réaménagement complet des collections et leur inventaire.
L'ensemble du domaine, parc, villa et musée fut classé Monument historique le 17 février 1972.
Aujourd'hui, dans le musée, vaste hall qui frappe d'emblée par sa clarté et l'atmosphère de blancheur que dégagent les plâtres, sont présentées les principales figures et études des monuments. S'y ajoutent, disposés dans les vitrines, de nombreuses esquisses et surtout ces travaux d'ateliers, petites réalisations si méconnues, jouant sur l'assemblage, la répétition ou la fragmentation, qui nous font plonger au coeur même de la création de Rodin.
atelier
Atelier de la villa des Brillants
Photo : A. Rzepka

La villa - atelier, salle à manger, petit salon - a été entièrement rénovée en 1997. L'aménagement intérieur reprend fidèlement celui du sculpteur, comme en témoignent les photographies anciennes, avec les oeuvres et le mobilier lui ayant appartenus. Au premier étage, on revoit enfin la chambre de Rodin, avec ses meubles, le lit notamment d'où il pouvait apercevoir la Seine et, couvrant tout un pan de mur, un grand Christ du XVème siècle, provenant sans doute d'Italie du Nord, "une authentique merveille" (Coquiot).


Historique -
Auguste Rodin sa vie, son oeuvre - De l'Hôtel Biron au musée Rodin -
La villa des Brillants et le musée